Le management par la voile au plus haut niveau

Pas de leçon à donner, mais une expérience à partager

 

Marsail Charal dans la tempête,

 Crédit Photo : Gauthier Lebec/Charal

Mon guide de survie

Loin de moi l’idée de me poser en vieux (con) de loup de mer qui a traversé les plus grandes tempêtes aux quatre coins du globe, mais dans mes propres préoccupations d’entrepreneur la nuit dernière, j’ai pensé que la métaphore était belle et que je pouvais partager quelques réflexions avec vous.  

Du bon sens, rien de plus, qui sait-on jamais, aura peut-être un intérêt pour le bien commun, puisque l’analogie voile entreprise est mon credo.

Aujourd’hui, dans la tempête sanitaire dont on ressent tous les secousses, j’ai envie de vous raconter ce que l’on fait en course au large quand nous traversons une tempête. Ce n’est donc pas pour donner une leçon, peut-être tout au plus un modeste éclairage.

De plus, cela m’aide et me rassure de me rappeler cette méthode qui m’a parfois sauvé la vie, et de l’appliquer à la période troublée que nous vivons.

Dans notre jargon, on parle de dépression très creuse, de passage de front, du gros baston, de branlée, de coup de vent, de la brafougne, des mots qui vous parlent même si vous n’êtes pas du tout marin, hein ?

Bien sûr, la première chose, c’est qu’on a PEUR. 

Peur pour nous, pour notre équipage lorsqu’on n’est pas en solitaire ; mais surtout pour notre bateau : va-t-il résister aux éléments ? Sera-t-il toujours à 100 % de son potentiel pour la suite de la course ?

Voici mon guide de survie en 7 points : 

 

1 – Essayer de l’éviter 

Oui, cela paraît évident ! Oui, quelques fois, ce sera impossible ! Cela reste toutefois notre premier réflexe : éviter plutôt qu’affronter de plein fouet.

2 – Si c’est impossible, s’efforcer de choisir un point de passage le moins dangereux possible

Ce point de passage, c’est celui du bon équilibre entre le risque de se confronter à des éléments déchaînés et la perte stratégique et concurrentielle liée à une route trop loin de l’optimale.

3 – Anticiper au maximum, se préparer

Concrètement, c’est d’abord faire le tour du bateau, tout vérifier, tout ranger et tout attacher pour rien ne bouge malgré les tonnes d’eau qui vont s’abattre sur le pont. 

C’est aussi et avant tout un travail mental : imaginer la situation dans quelques heures quand nous serons dans le vif du sujet, visualiser toutes les choses qui pourraient arriver ou poser problème et se préparer aux actions qu’il faudra mettre en œuvre. 

Je ne suis pas un grand optimiste par nature, c’est parfois un frein dans ma vie de sportif mais dans ce type de situation il me semble que c’est un atout. 

Je pense « worst case » : je me prépare au pire, j’imagine le scénario catastrophe. L’objectif n’est pas de stresser, mais bien de me dire que je me suis préparé au pire et que je n’aurais ainsi que de bonnes surprises si cela n’arrive pas… 

4 – Se protéger et protéger son bateau 

A l’approche c’est le moment de réduire la toile et d’enfiler notre combinaison de survie. En général, on prend le temps de le faire tranquillement, pour tout faire proprement. Après nous, on prépare le bateau : prendre un ou plusieurs ris (non, ce n'est pas aller dévaliser le supermarché de paquets de riz, cela veut dire réduire la taille de notre plus grande voile  ), mettre le tourmentin (marrant le vocabulaire marin imagé, n’est-ce pas ? ), etc. 

5 – Faire face avec calme et pragmatisme 

Pendant la tempête, plus qu’une seule chose à faire : gérer la crise, en restant concentré, en vérifiant que rien ne dégénère, en multipliant les check, tout en restant prudent et en sécurité. On essaie d’emmagasiner du temps de repos, de rester allonger. Souvent, dans ces moments-là, on a le mal de mer donc on ne se fait pas vraiment prier pour rester calé dans son pouf (j’ai dit « son » :-) - Le pouf, c’est le coussin géant qui nous sert de matelas en mer).  Et puis, bien sûr on prépare la suite, en termes de stratégie surtout.

Une fois que je serai sorti de là : quelle sera la route optimale ? Quels choix ont fait mes concurrents ? Comment je vais pourvoir me placer sur ce « nouvel »échiquier ?

6 – Réaliser un état des lieux objectif 

En sortie de dépression, on commence par faire un check rapide du bateau et de tous les systèmes. Cette vérification doit permettre de dire si l’on peut ou non continuer, et dans quelles conditions de performance.

J’aime bien poser les choses de la sorte : ceci est cassé, cela a-t-il un impact sur ma performance ? Si la réponse est, pas du tout ou un impact faible, alors je décide de faire sans. Si l’impact est majeur je mets en œuvre les moyens utiles pour réparer au plus vite. 

En sortie de crise, pas de temps à perdre. Fonctionner en mode dégradé est parfois la meilleure solution.

7 – Ne pas avoir peur de renvoyer fort 

Vient rapidement le moment de renvoyer de la toile. Et là… Souvent, on a tendance à repartir avec le frein à main, parce que on s’est fait brasser pendant deux jours, qu’on tient à peine debout, qu’on est encore un peu engourdi par le mode survie…

Pourtant, non ! C’est là qu’il faut envoyer !

C’est maintenant ; sans tout casser bien sûr… ce serait quand même dommage de casser tout ce qu’on a si bien réussi à préserver. Il faut mettre de l’engagement, de l’énergie, de l’envie, pour naviguer vite et surtout dans la bonne direction. 

Enfin, un peu de solidarité, voilà aussi la vision du monde marin que j’ai envie de vous partager. En mer, le principe de solidarité est fort, il est souverain. Nous sommes tous nos propres sauveteurs. Si l’un des nôtres est en danger, il est de la responsabilité de tous ceux qui sont à proximité de lui porter assistance. C’est une règle maritime, une obligation, mais c’est avant tout un principe de vie, une valeur ancrée profondément en chaque marin. La compétition n’aura jamais raison de l’essentiel : la vie de nos amis, de nos concurrents, des professionnels de la mer qui comme nous vivent « grâce à elle ». Un principe à méditer en ces temps troublés ?